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politique et représentation

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politique et représentation

À propos d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), #1

Lizzie Crowdagger

le 23 novembre 2014

Nous republions ici un texte de Lizzie Crowdagger paru initialement sur son blog, dans lequel elle revient sur l’écriture d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires).

Cela fait maintenant quelques temps que la nouvelle édition d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) est sortie, et j’avais dit que je ferais un article pour parler un peu plus du livre, de sa création, et de petites choses comme cela.

Il se trouve qu’il m’a fallu un peu plus de temps pour clarifier mes idées, et plutôt que de faire un long article en essayant de mettre tout ce que je peux dire, je me suis dit qu’il serait plus simple d’essayer de faire des textes plus courts sur des axes plus précis.

Ici, je vais donc essayer de parler de politique et de représentation ; si j’arrive à mettre au clair mes idées sur des choses plus « littéraires » (l’écriture même, le genre littéraire...) je ferai peut-être un autre article plus tard.

le titre

Mais d’abord, commençons par le titre. Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires). À la réflexion, ce n’est probablement pas un très bon titre. Je n’ai aucune excuse : c’est moi qui l’ai choisi, ce n’est pas l’éditeur qui me l’a imposé.

D’abord, il est beaucoup trop long. Cinquante-deux caractères. Allez faire la promo du livre sur Twitter avec ça. Et il n’y a pas que Twitter qui met des restrictions sur les longueurs de titres. Ce qui fait qu’il est parfois tronqué en Une autobiographie transsexuelle (tout court), ce qui pose clairement souci parce que, hé bien, ce n’est pas du tout une autobiographie transsexuelle (il serait aussi possible, techniquement, d’abréger en Avec des vampires, ce qui correspond plus au contenu mais ferait un titre assez boîteux).

Ce qui nous emmène au second souci avec le titre : ça peut induire en erreur sur le contenu du bouquin. Bon, c’était un peu voulu, c’était une sorte de blague, c’est-à-dire que la partie Une autobiographie transsexuelle est par nature contradictoire avec la partie (avec des vampires). À moins de croire que les vampires existent vraiment.

Moi je trouvais ça clair : de même qu’Entretien avec un vampire n’est pas basé sur un entretien réel en remplaçant avec un vampire, il me semblait évident qu’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) n’est pas une forme d’autobiographie où il y a aurait quelques ajouts d’éléments vampiriques. Pourtant, il y a quelques personnes qui semblaient croire que c’était de l’auto-fiction, alors je le dis clairement : non. Absolument pas.

la genèse de l’histoire

En fait, par rapport à d’autres livres que j’ai pu écrire, il y a assez peu d’éléments autobiographiques (évidemment, il y en a toujours, on met forcément un peu de soi dans les personnages, là n’est pas la question). Parce qu’il y a quelque chose que je dois bien reconnaître : c’est qu’en commençant à écrire ce livre, je ne me suis pas dit que je voulais parler de féminisme, de thématiques trans, de luttes en non-mixité, etc. J’avais juste envie d’écrire de la fantasy urbaine, avec des histoires de vampires, de loups-garous, de règlements de compte, de magie, etc., parce que c’est ce que j’aime bien lire. Et avec un groupe d’« héroïnes » lesbiennes, parce que c’est ce que j’aimerais bien lire.

Là où je veux en venir, c’est qu’en écrivant ce livre, je n’avais pas la prétention de faire passer un profond message sur la société. Je voulais juste me changer les idées, et éventuellement permettre à d’autres gens de le faire aussi. Il se trouve, cela dit, que faire le choix de se focaliser sur un groupe de lesbiennes, sans héros masculin, ça devient quelque chose de politique (même si je pense que faire un bouquin de fantasy avec un groupe de mecs comme héros a aussi un aspect politique, même s’il n’est pas réfléchi consciemment).

Je n’ai pas encore parlé d’avoir un personnage de femme trans comme héroïne, tout simplement parce que ce n’était pas prévu à la base [1]. En gros j’avais une idée de personnages, éventuellement des aventures à leur faire vivre, mais je n’arrivais pas trop à trouver un angle pour rendre les choses intéressantes. Cassandra est venue en dernière et m’a un peu débloquée parce qu’elle a (en tout cas au début) un rôle assez classique et « pratique » dans ce genre d’œuvre, c’est-à-dire l’humaine extérieure au monde surnaturel (et au gang) et qui découvre un peu les choses en même temps que le lecteur.

L’idée de ce personnage m’est venue parce qu’on m’avait passé à ce moment une (vraie) autobiographie d’une (vraie) personne trans et qu’à vrai dire je trouvais un peu ridicule le côté très dramatique qu’il y avait, pas propre à cette œuvre mais aux descriptions médiatiques de ce que c’est que d’être trans, c’est-à-dire un truc complètement exceptionnel, un saut dans le vide, une double vie, etc., et où au final le fait d’être trans est pratiquement présenté comme quelque chose de « surnaturel ».

Le personnage de Cassandra était un peu le complet opposé : l’idée était donc d’avoir un personnage trans et, qu’au lieu de balancer ce genre de choses, il y ait un groupe de hors-la-loi surnaturelles (et en l’occurrence surtout le personnage de Morgue) qui lui renvoient surtout à la figure qu’elle n’est qu’une pathétique mortelle ordinaire.

Heureusement, c’est devenu un peu plus que ça, parce que ça aurait pu donner un message pas forcément terrible, du genre « ahlalala ces femmes trans superficielles qui ne font que parler hormones et maquillage alors que les gens sérieux doivent régler les vrais problèmes à coups de revolver ». Au final on a un schéma assez classique de ce genre littéraire, c’est-à-dire l’héroïne au départ tout à fait ordinaire qui découvre le monde surnaturel et finit par y prendre goût, et avec l’alternance assez classique dans ce genre entre vie normale et monde surnaturel. Ce qui donne, je l’espère, quelque chose d’intéressant où la transidentité de l’héroïne est présentée comme quelque chose de « normal » et relevant du monde réel et pas comme un truc extraordinaire (voire, pour certaines œuvres de science-fiction/fantasy qui abordent ce sujet, pour un élément surnaturel ou de SF).

jouer avec les clichés (un jeu dangereux)

Ce qui m’amène à parler un peu de ma façon d’écrire : j’aime bien jouer avec les clichés. Ça inclut reprendre des scènes un peu cultes et répétées (il y a dans le bouquin des références implicites ou explicites à des œuvres comme Fight Club, L’arme Fatale III, Bad Boys II, Kill Bill...) et jouer sur les archétypes (mis à part Cassandra — et encore, puisqu’elle a un rôle au final assez classique expliqué ci-dessus — la plupart des personnages sont un peu basés sur des figures habituelles du genre : la badass’ un peu psychopathe, la hackeuse incompréhensible, la sorcière plus raisonnable...).

Un exemple à la con : le cliché de la voiture qui explose quand on lui tire dessus. On peut le réutiliser tel quel (parce que finalement c’est cool et tant pis si ça ne correspond pas à la réalité), on peut le renverser (le personnage qui tire sur une voiture et qui est déçu parce qu’elle n’explose pas) ou jouer avec d’autres manières.

Ça s’applique aussi pour les représentations de choses comme le lesbianisme ou la transidentité : je trouve intéressant de partir de la façon dont on parle de ces identités, à la fois de manière majoritaire mais aussi parfois dans les milieux concernés. Par exemple, sur les lesbiennes, il y a une petite référence à l’expression « lesbienne invisible » :

« C’est là depuis longtemps ? demandai-je. Je passe dans cette rue régulièrement, et…

— Filtre perceptif, expliqua Valérie en déverrouillant la porte. Ça pousse les esprits non entraînés à regarder ailleurs. Sauf si on sait ce qu’on cherche… »

Voilà qui expliquait sans doute pourquoi, à chacune de nos rencontres, je ne m’étais pas rendue compte de sa présence avant qu’elle ne m’adresse la parole.

« Je comprends mieux l’expression « lesbienne invisible », maintenant… »

Là-dessus, je dois avouer que c’est une des raisons qui font que j’aime bien avoir des personnages trans : il y a des tonnes de clichés et de représentations, et pratiquement aucune œuvre qui a déjà joué avec, ne serait-ce que parce qu’on est encore au stade (peut-être un peu moins maintenant qu’il y a quelques années) où la plupart des œuvres existantes sur le sujet reproduisent et perpétuent bêtement ces représentations. (C’est une très mauvaise chose par ailleurs, parce que ça montre qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire pour faire évoluer les mentalités sur ce sujet, mais le bon côté c’est qu’il est par conséquent possible de faire quelque chose d’« original » sur le sujet.)

Quelques exemples de ces clichés sur lesquels joue Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) :

Seulement, jouer avec les clichés est assez inoffensif lorsqu’il s’agit de reprendre ou détourner le coup de la voiture qui explose quand on lui tire dessus, mais c’est un jeu plus dangereux lorsque il s’agit de représentations de groupes de personnes minorisées. C’est intrinsèquement casse-gueule.

Un exemple de ça, c’est le concept même du bouquin : un gang de lesbiennes hors-la-loi. C’est en partie parce que des hors-la-loi qui ont des motos, c’est cool, et encore plus si elles sont lesbiennes, mais aussi parce qu’il existe dans des tas d’accusations comme quoi les lesbiennes et les féministes sont des harpies enragées misandres et violentes qui veulent inverser les rapports de domination et imposer leur loi. Et quand on t’accuse de faire partie d’un clan de féministes qui terrorisent les honnêtes gens, à un moment t’as envie de te dire « mais si on le faisait vraiment, ce serait assez cool, en fait ». Sauf que je peux admettre que c’est critiquable et que ça montre une image des lesbiennes qui ne correspond évidemment pas à la réalité.

De même pour le message que peut renvoyer l’œuvre par rapport au fait d’être trans : d’un côté il y a ce que je disais plus haut sur le fait que c’est un élément de « normalité » par rapport au monde surnaturel, mais de l’autre Cassandra rencontre ce monde surnaturel parce qu’elle veut se procurer des hormones illégalement, alors on pourrait aussi bien lire l’œuvre comme « ne laissez pas vos enfants devenir trans car c’est le premier pas vers le monde du crime organisé » (même si je préférerais le formuler comme « à force de dénier le statut d’être humain à des gens et de les considérer comme des monstres, peut-être qu’ils risquent de répondre en se comportant de manière inhumaine et monstrueuse »).

Le fait d’écrire dans un cadre fantasy allège un peu le problème, puisqu’il est évident qu’il n’y a pas de prétention à décrire fidèlement le monde réel, mais ça ne le règle pas entièrement : il y a toujours la question du message que peut envoyer le fait de jouer sur tel cliché ou de choisir telle représentation. Ce serait évidemment trop facile de se cacher derrière « c’est un monde alternatif qui n’est pas le nôtre » pour évacuer toute critique sur le sujet.

conclusion

Je ne dis pas ça pour me flageller particulièrement : je n’ai pas l’impression qu’au final Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) donne une image particulièrement réactionnaire des lesbiennes ou des personnes trans (surtout comparé à ce qui se fait dans le domaine). Ce que je veux dire, c’est que c’est important d’admettre que je peux me « planter », ou en tout cas au moins qu’il n’y ait pas forcément une seule compréhension possible d’un message clairement explicité.

Et je pense que c’est une différence, au final, entre une œuvre de fiction, qui certes peut contenir (y compris si le but est principalement de se divertir) des éléments politiques, et un tract ou un pamphlet militant : il n’y a pas forcément un unique message, clair et univoque. Il y a des éléments contradictoires, des personnages qui ont leur point de vue propre qui n’est pas forcément celui de l’auteur.e, qui ne correspondent pas forcément à l’idéal de ce qu’on pourrait souhaiter comme positionnement politique ou comme comportements.

notes

[1Pour les personnes que cela intéresse éventuellement, la première ébauche des aventures des Hell B☠tches était censé avoir comme narratrice (et donc personnage un peu central) Bull, qu’on voit un peu dans la troisième partie du livre. J’avais fini par abandonner cette option parce que, d’une part, ça ne marchait pas très bien, et d’autre part car j’avais l’impression de refaire un peu trop la même chose que ce que j’avais déjà fait avec un autre personnage, Lev, comme narratrice.