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nos vies ne se limitent pas à nos morts

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nos vies ne se limitent pas à nos morts

Intervention à Strasbourg le 28 novembre 2014

Lizzie Crowdagger

le 9 décembre 2014

Le 28 novembre dernier, Lizzie Crowdagger était invitée par La Station (Centre LGBTI de Strasbourg/Alsace) à l’occasion du Transgender Day Of Remembrance (TDOR) pour parler de son livre, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires). Nous republions une version rédigée des notes de son intervention, parue initialement sur son blog.

Bonjour à toutes et à tous. Avant de commencer, je voudrais remercier La Station de m’avoir invitée à parler de mon livre, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), et vous remercier d’être venu.e.s. C’est la première fois que je me livre à ce genre d’exercice, donc j’espère que vous serez un peu indulgent.e.s sur la forme.

Quelques rappels sur le TDOR

Cette présentation a lieu dans le cadre du TDOR, ce qui me met dans une situation un peu délicate puisque j’ai écrit un livre plutôt léger qui parle de vampires et de loups-garous, alors que le TDOR, à l’inverse, est quelque chose de grave et de plutôt lourd émotionnellement.

Le TDOR, c’était le 20 novembre dernier, ça veut dire Transgender Day of Remembrance. C’est la journée du souvenir trans, en mémoire des personnes trans assassinées.

Il me paraît important de rappeler que les meurtres de personnes trans ne concernent pas toutes les personnes trans de la même façon, et qu’on a parfois tendance à invisibiliser d’autres axes d’oppression. La majorité des personnes trans qui sont victimes d’assassinat sont en effet des femmes, racisées et/ou prostituées. Une étude sur les chiffres américains [1] montre en effet que 53% des meurtres de personnes LGBT (donc pas uniquement de personnes trans) concernent des femmes trans et que, par ailleurs, 73% des meurtres de personnes LGBT concernent des personnes qui ne sont pas blanches.

Ce n’est pas surprenant : les personnes qui ont le plus de risques d’être victimes de meurtre sont celles qui sont les plus marginalisées, qui cumulent plusieurs axes d’oppression. Ce sont celles dont la vie, dans notre société patriarcale, raciste et capitaliste, est considérée comme ne valant pas grand-chose.

On le voit dans le traitement judiciaire de ces meurtres : la plupart de ces assassinats ne sont pas reconnus comme des crimes de haine. Au contraire, dans un certain nombre de cas, le fait que la victime soit trans est utilisé comme une circonstance atténuante par la défense : c’est, quelque part, de la faute de la victime si elle a été tuée. Une femme trans « tromperait sur la marchandise » si elle ne révèle pas qu’elle est trans, ce qui autorise ou en tout cas dédouane de ses actes un homme hétérosexuel qui se sent floué et décide donc de tuer cette femme.

Si le système judiciaire protège souvent les agresseurs, il s’acharne en revanche sur les victimes qui osent se défendre, surtout si elles ont le malheur d’être noires. C’est ce qui est notamment arrivé à Cece MacDonald, une femme trans afro-américaine qui a passé 19 mois dans une prison pour hommes parce qu’elle s’était défendue face à des agresseurs racistes, transphobes et misogynes.

Le 25 novembre dernier, c’était également la journée de lutte contre les violences faites aux femmes, et je pense que ce n’est pas sans lien. Car, comme je l’ai mentionné, l’écrasante majorité des personnes trans assassinées sont des femmes.

Au Brésil, pays qui recense le plus de personnes trans assassinées (ce qui doit être nuancé, puisqu’on possède au niveau mondial assez peu de données sur les assassinats de personnes trans, qui sont par conséquent forcément sous-évalués), Bérénice Sento parle de transféminicide. Contrairement à certaines analyses « LGBT classiques », qui ont parfois tendance à considérer les catégories LGBT comme un bloc homogène et à calquer les oppressions subies sur l’homophobie, elle rapproche plus ces meurtres de meurtres misogynes (d’où la partie « féminicide ») que de meurtres homophobes et fait le lien avec une haine du féminin dans notre société.

Elle donne un certain nombre de critères caractéristiques du transféminicide, qui s’appliquent au Brésil mais aussi, pour beaucoup, à d’autres pays du monde, dont le nôtre. Parmi ceux-ci, le plus frappant est sans doute le caractère ultra violent de meurtres qu’elle qualifie de « ritualisés ». Il ne s’agit pas de simples homicides, mais d’une volonté de détruire complètement la personne et ce qu’elle représente. Il s’agit de dizaines de coups de couteaux, comme à Marseille, ou d’assassinat à coups de marteau, comme pour le meurtre de Mylène à Limoges. Il s’agit donc de meurtres excessivement violents.

Un autre élément que l’on retrouve également en France, c’est que l’identité des victimes est complètement niée après la mort, qu’il s’agisse du certificat du légiste, de la présentation dans les journaux, etc. L’identité des victimes n’est jamais respectée et la transphobie continue après la mort ; par ailleurs les journaux, lorsqu’ils en parlent, se contentent d’aborder le sujet sous l’angle du fait divers et les traitent comme des évènements insolites plutôt que comme un fait social (quelque chose qu’on retrouve également dans la plupart des articles traitant de violences misogynes, et notamment de viols).

Voilà, c’était quelques petits rappels rapides sur ce qu’est le TDOR.

Transition difficile

Difficile après ça de faire une transition pour parler d’un livre léger, plutôt rigolo, avec des vampires et des loups-garous.

Cela dit, même s’il est important de rappeler et de lutter contre les violences commises contre des femmes, contre des lesbiennes, et/ou contre des personnes trans, je pense que c’est aussi important de dire qu’on ne vit pas non plus que des choses plombantes et que nos vies ne se limitent pas à nos morts.

Avoir des œuvres plus légères, qui n’ont pas forcément la prétention de parler en détail et de manière très sérieuse d’un sujet, je pense que c’est important malgré le fait que quand on est une femme, une lesbienne, ou une personne trans on soit confrontée à des violences, à des agressions, à des viols, à des meurtres. Et je dirais même que c’est important parce qu’on subit toutes ces violences, que nos vies sont compliquées, et que des fois avoir un moyen de penser à autre chose en se plongeant dans une fiction légère peut être bien.

Représentation des lesbiennes et des femmes trans dans la fiction

Malheureusement, c’est souvent compliqué de trouver des histoires un peu cool où il y a comme protagonistes des lesbiennes, ou encore des femmes trans. Notamment parce que même dans la fiction nos existences ne sont visibles que lorsqu’il s’agit de parler de nos morts.

Je ne compte plus le nombre de séries ou de films où je me suis dit, toute contente, « chouette, des personnages de lesbiennes ou de femmes bisexuelles », et où au final elles subissent une mort violente. Quand j’ai vu Bound pour la première fois, j’ai vraiment été surprise, positivement, par la fin du film, parce que c’était inimaginable pour moi que des lesbiennes s’en sortent dans un film de ce genre (polar/film noir).

Et là mon exemple porte sur les lesbiennes mais il est également vrai pour les personnages de femmes trans. Et j’ai l’impression que, même s’il y a des spécificités, il y a un certain nombre de traits communs dans la façon dont lesbiennes et femmes trans sont représentées.

Lorsqu’on n’est pas tuées à l’écran, ou parfois pour justifier qu’on soit tuées à l’écran, on est représentées comme des monstres. Soit de manière pseudo-humoristique, comme des monstres ridicules dont il faut de moquer, soit de manière dramatique, comme des monstres dangereux qui mettent les honnêtes gens en danger. Là encore, je pense que c’est vrai pour les lesbiennes comme pour les femmes trans d’être représentées comme des psychopathes sanguinaires qu’il faut éliminer, même si les lesbiennes vont plutôt être accusées de vouloir pervertir les jeunes femmes innocentes pour au final soit les tuer elles, soit leurs mecs, tandis que chez les femmes trans ça va plutôt être soit de « tromper sur la marchandise » pour s’en prendre aux pauvres hommes hétéros, soit de dépecer des cadavres de femmes pour se faire des manteaux avec leur peau.

Une autre représentation possible, c’est l’hyper-sexualisation. Il y a plein de films où on ne mettrait jamais un personnage important homo ou bi, et encore moins trans, mais où on va voir une scène ou deux dans un bar avec de la musique techno et des nanas qui s’embrassent ou se caressent les seins pour montrer que c’est une ambiance chaude voire un peu décadente. De même pour les femmes trans, où il va y avoir souvent apparition d’un personnage de femme trans de manière anecdotique et hypersexualisée, avec parfois le cliché transphobe du héros qui la trouve sexy mais qui réalise après que c’est une femme trans et mon dieu quelle horreur.

Dans ces cas-là on ne peut même pas parler de personnages réels, puisque le « lesbianisme » (qui n’en est évidemment pas vraiment puisqu’il s’agit avant tout de plaire aux hommes) ou la transidentité sont là uniquement pour poser une ambiance, montrer qu’un lieu est décadent, ou qu’un film s’encanaille à montrer de tels personnages pour le rendre plus sexy pour les hommes. En cela, on rejoint un peu la représentation des lesbiennes et des femmes trans dans la pornographie pour hommes hétéros.

Dans les représentations que j’ai données, j’ai groupé lesbiennes et femmes trans, car il y a un certain nombre de points communs dans le traitement. Cela dit, il y aussi des clichés plus spécifiques : la lesbienne qui va être convertie parce qu’elle a trouvé le bon mec (ce qui revient parfois à prôner le viol correctif) ou, pour les femmes trans, la focalisation sur les organes génitaux et sur l’opération ou non.

Évidemment, je ne prétends pas que toutes les représentations de lesbiennes ou de femmes trans se résument à ces trois catégories. Il y a aussi des œuvres qui en font de vrais personnages intéressants, mais au final on retrouve dans la fiction ce qu’on trouve dans la vie : soit faire de nous des monstres, soit éventuellement des victimes mortes, soit des morceaux de viande pour mec hétéro.

Et malheureusement, il y a assez peu d’œuvres de fiction où les héroïnes sont des lesbiennes ou des femmes trans, et particulièrement dans les genres que j’aime personnellement, qu’il s’agisse de la fantasy, de la science-fiction ou des films d’action.

Pourquoi j’écris

Je pense que c’est en bonne partie pour ça que j’écris de la fiction, et en tout cas c’est comme ça qu’est née Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) : parce que j’avais envie de m’évader un peu et de pouvoir vivre les aventures d’un gang de lesbiennes, les Hell Bitches ou Hell Butches, qui ont des flingues et des motos. Et ça se passe dans un univers de fantasy urbaine, c’est-à-dire dans un monde semblable au nôtre, si ce n’est la présence de vampires, de loups-garous, de sorcellerie, etc., parce que j’aime ce genre littéraire. Ce n’est pas parce que je me suis dit « tiens, je vais écrire un truc profond sur le féminisme, le lesbianisme ou la transidentité, et la thématique du vampire permettrait de donner un bon angle d’approche et servir d’allégorie » ou je ne sais quoi (même s’il y aurait moyen de faire une discussion de deux heures sur le vampire comme figure de l’homosexualité ou de la bisexualité dans la fiction).

C’est juste que j’aime écrire les histoires que j’aimerais lire.

Codes du genre

Pour parler un peu du contenu du roman, d’abord je vais parler un peu du genre littéraire dans lequel il s’inscrit, puisqu’il utilise pas mal les codes de ce genre. Comme je l’ai dit, il s’agit de fantasy urbaine, et peut-être plus précisément d’un sous-genre de celle-ci, la bitlit, qui est un peu, pour caricaturer, la chicklit de la fantasy. Et pour schématiser, on retrouve souvent les ingrédients suivants :

  1. il y a en général une héroïne (contrairement au reste de la fantasy où c’est souvent un héros)
  2. qui découvre le monde surnaturel, ou en tout cas une partie de celui-ci
  3. dont la vie oscille entre monde réel normal, quotidien d’un côté et monde surnaturel de l’autre
  4. cette héroïne tombe en général amoureuse d’un vampire ou d’un loup-garou puissant et ténébreux, ou hésite entre un vampire et un loup-garou qui sont jaloux l’un de l’autre, avec souvent une relation « hyper-hétérosexuelle » où le mec est souvent très dominant
  5. en général cette héroïne va évoluer, psychologiquement mais aussi souvent sous la forme de nouvelles capacités surnaturelles.

Si je dis ça, ce n’est pas pour vous ennuyer avec les détails des sous-sous-genres de la fantasy, mais parce qu’avec Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) j’ai plutôt respecté ce schéma, avec parfois quelques aménagements, et notamment à partir de la critique principale que je ferais à ce sous-genre, désespérement hétérosexuel et où, même si l’héroïne est une meuf, il faut toujours qu’il y ait des gars et qu’au final l’histoire tourne autour d’eux.

  1. Non seulement l’héroïne est une femme, mais c’est aussi une lesbienne, et on suit un gang de lesbiennes avec vampires et louves-garous. Plutôt que de centrer l’histoire sur ce qui arrive aux mecs, il y a de la solidarité entre meufs et un côté Ma famille, mon crew entre lesbiennes. Le fait que ce gang soit hors-la-loi est aussi un détournement ou une réappropriation du cliché des méchantes lesbiennes psychopathes évoqué plus tôt, ou simplement des accusations de méchantes féministes violentes.
  2. Cassandra, la narratrice, a au départ le rôle d’humaine normale qui découvre le monde surnaturel et peut raconter l’histoire plus facilement.
  3. Par ailleurs donc, comme le titre l’indique, elle est trans, ce qui est notamment intéressant dans le va-et-vient entre monde réel et monde surnaturel : la transidentité fait plutôt partie de ce qui la rattache au monde réel, au lieu d’être présentée comme un élément bizarre, étrange, extraordinaire comme c’est le cas d’habitude.
  4. Il y a une histoire d’amour qui suit en même temps pas mal les codes du genre mais qui concerne deux personnages de lesbiennes au lieu d’un couple hétérosexuel, ce qui est quand même mieux.
  5. Cassandra, la narratrice, évolue au cours du récit, surtout dans la première partie. Ça se traduit un tout petit peu par des changements surnaturels mais surtout par son rapport aux autres, à sa transidentité, aux agressions, et au fait qu’elle ose s’affirmer.

Au final je n’aurais peut-être pas dû présenter les choses comme ça puisque ça montre que je suis pas mal les codes du genre plutôt que d’être originale. Cela dit, je pense que ça n’empêche pas de traiter de sujets qui ne sont pas forcément abordés d’habitude et, surtout, il y a des héroïnes qui ne sont pas les héroïnes habituelles.

Bien sûr, il y a des limites à suivre les codes du genre. Il y a notamment un conseil que j’ai souvent pu lire pour écrire de la fantasy, et que George Martin, par exemple, applique très bien : c’est de tuer ses propres personnages. L’intérêt est de permettre aux lecteurs et lectrices d’être plus impliqué.e.s dans la lecture car ils et elles ont l’impression que les personnages sont vraiment en danger, que le héros ne va pas s’en sortir à tous les coups.

Et au fil des années je me suis dit qu’en fait ce conseil n’était pas très pertinent lorsqu’on écrit des histoires avec des héroïnes lesbiennes ou des femmes trans, puisqu’on n’a pas franchement besoin qu’on nous rappelle qu’on risque tout le temps de se faire tuer, et que peut-être que si on lit un roman de ce genre c’est pour penser à autre chose. Peut-être que d’un point de vue purement littéraire ce serait un bon conseil, mais plutôt que des lecteurs, et surtout des lectrices, sentent vraiment que les héroïnes peuvent être en danger, je trouve plus important qu’ils et elles puissent se dire « ah, cool, pour une fois des lesbiennes qui ne meurent pas et qui gagnent. »

Conclusion

Je n’ai la prétention ni d’avoir écrit une œuvre politique sur la transidentité, le lesbianisme ou le féminisme, ni (encore moins) de révolutionner la littérature ou le genre dans lequel j’écris. Je voulais juste écrire un livre dans le genre de la fantasy urbaine (monde réel avec vampires, loups-garous, sorcellerie), parce que ce sont les histoires que j’aime lire. Et un livre où les héroïnes sont lesbiennes, et où la narratrice est une lesbienne trans, parce ce sont les histoires que j’aimerais lire.

Et même si je l’ai écrit dans une logique de divertissement et d’évasion plus que dans un but politique, j’ai bien conscience que, malgré tout, c’est forcément politique. Parce que même dans la fiction à but de divertissement ou d’évasion, c’est pas souvent qu’on peut être autre choses que des monstres, des sex-toys ou des cadavres. Et c’est pas souvent qu’on a le droit de monter sur des motos pour tuer les méchants.

notes

[1Pour plus d’informations sur cette étude et sur les intersections entre ces axes d’oppression, je vous invite à consulter l’article « Sur la non homogénéité de la catégorie trans », dans la mort et autres violences, sur Chonik de Nègre(s) Inverti(s).