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les méchants

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les méchants

À propos d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), #2

Lizzie Crowdagger

le 22 décembre 2014

Nous republions ici un second texte de Lizzie Crowdagger paru initialement sur son blog, dans lequel elle revient sur l’écriture d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires).

Voici le deuxième article qui a pour objectif de poser quelques éléments de réflexion divers autour d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires). Pour rappel, le premier article sur le sujet tournait autour des aspects un peu politiques liés à la représentation de minorités (en l’occurrence lesbiennes et femmes trans).

Si vous n’avez pas encore lu le livre, vous devriez peut-être vous arrêter là pour l’instant, parce que si le premier article était sans spoiler, ce ne sera pas forcément le cas de celui-ci, puisque je vais notamment parler de « méchants » et des antagonistes dans la première partie du livre.

un bon méchant fait le mal, et il le fait bien

Avoir un bon méchant, c’est important dans une histoire. Bon, d’accord, peut-être pas dans toutes les histoires : si on prend le film Gravity, il n’est pas évident qu’il y ait vraiment un « méchant » [1]. Mais dans la plupart des histoires, il y a un « méchant », ou tout du moins (pour se libérer de l’aspect moral qui n’est pas vraiment la question ici) un antagoniste, et c’est le conflit entre lui et le(s) « héro(s) » (ou protagoniste(s)) qui sert de moteur à l’histoire.

Je pense que c’est d’autant plus vrai dans la fantasy, et particulièrement dans la fantasy épique : non seulement il y a un méchant, mais il faut que ce méchant soit particulièrement méchant et impressionnant, histoire que les héros qui s’opposent à lui soient, de leur côté, d’autant plus héroïques. Allez, pour citer des exemples : Sauron du Seigneur des Anneaux, Darth Vader de Star Wars [2], etc.

Ce qui m’amène à une confession : je crois que je ne suis pas douée pour les méchants. Ce n’est pas vraiment mon truc. Si je repense à tout ce que j’ai écrit, j’ai du mal à trouver des méchants particulièrement mémorables. Il faut dire que je n’aime pas spécialement passer beaucoup de temps sur les méchants dans ce que j’écris. Je le fais parfois un peu, mais c’est par obligation : je me force à aller voir des conseils pour écrire des bons méchants, j’essaie de leur donner des motivations, un peu de profondeur, un peu de charisme, mais bon, franchement ça ne me branche pas plus que ça. Je pense que j’ai du mal à me motiver pour me « projeter » dans un gars dont le rôle essentiel est en général de se faire dessouder.

Pour être plus précise : ce n’est pas vraiment que je n’arrive pas à me projeter dans mes personnages de méchants. C’est juste qu’à peu près à chaque fois que j’y arrive, j’ai tendance à transformer ces personnages en « gentils » (ou en tout cas, en personnages qui finissent par s’allier aux protagonistes, ça n’implique pas forcément de gentillesse).

les méchants dans « Pour une poignée d’hormones »

Ce qui m’amène à Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), ou plus exactement à sa première partie, « Pour une poignée d’hormones » [3], parce que dans cette partie j’ai adopté une approche un peu plus radicale que d’habitude concernant les « méchants ».

Comme je l’ai dit, en temps normal, les méchants, ce n’est pas ma tasse de thé, mais j’essaie de faire un effort. Je ne prétends pas écrire des méchants transcendants (je m’intéresse plus aux dynamiques entre protagonistes qu’entre protagonistes et antagonistes) mais j’essaie au moins qu’ils fassent le boulot. Là, ça n’a pas été le cas. Du tout.

(Ceci est un rappel que cet article contient des spoilers. Et genre, là, ça va venir vraiment.)

Dans « Pour une poignée d’hormones », il y a deux groupes de méchants. D’un côté un groupe de trois loups-garous (que Morgue est chargée de « calmer ») et de l’autre un groupe de trois humains (qui harcèlent Cassandra dans la rue et le métro). Aucun n’est nommé : ils sont pour ainsi dire indissociables. Je ne crois pas non plus qu’ils aient de description physique, ou alors elle est vraiment limitée.

Ce n’est pas uniquement par fainéantise. Il s’agit d’un choix : l’histoire est racontée du point de vue de Cassandra, qui ne s’intéresse absolument pas à la motivation de ces antagonistes, à leur vie, à ce qu’ils sont. S’ils ne sont pas nommés, ce n’est pas uniquement parce que j’avais la flemme de leur trouver des noms [4], mais surtout parce que les nommer, ce serait les « humaniser », ce que refuse de faire Cassandra.

Il y a un autre aspect important à propos des « méchants » de « Pour une poignée d’hormones », c’est la mise à égalité entre les deux groupes. Le premier est constitué de loups-garous, armés, qui sont membres d’un gang. Le second est constitué d’agresseurs ordinaires qu’on peut au final croiser tous les jours dans la rue ou dans le métro.

Les deux groupes (et j’avais prévenu que ça spoilerait) se font flinguer. Dans le premier cas, je pense que ça ne choque pas : c’est de la violence typique qu’on peut trouver dans ce genre de romans, où il est assez normal que vampires et loups-garous s’affrontent avec des gros calibres. Pour le second cas, je pense que c’est plus choquant, parce que ça fait tout de suite un peu féministe extrémiste et misandre de dire que les gars qui font du harcèlement de rue méritent d’être flingués. À vrai dire, j’avais hésité à laisser cette scène, mais je la trouve intéressante pour deux raisons. D’abord parce qu’elle montre une évolution de l’« héroïne », et ensuite parce que je trouvais le message (même s’il pourra sembler excessif) intéressant : la violence, quand on est une meuf, lesbienne et/ou trans (et on pourrait rajouter d’autres oppressions, mais je me limite à celles qui sont abordées), elle ne provient pas uniquement de psychopathes armés, mais aussi et surtout de gens qu’on croise dans notre quotidien et qui ne se considèrent sans doute même pas comme des agresseurs.

les vrais antagonistes ne sont pas toujours ceux qu’on croit

Cela dit, la question est : est-ce que les méchants décrits ci-dessus sont vraiment les antagonistes de « Pour une poignée d’hormones » ? On peut voir les choses comme ça, puisque ce sont clairement les ennemis, qu’ils s’opposent aux protagonistes et qu’ il y a avec eux des échanges de coups de feu.

Cela dit, on peut avoir une autre approche. Par exemple, pour John Truby dans Anatomie du scénario, une bonne histoire doit forcément avoir un bon antagoniste, dont la situation conflictuelle avec le protagoniste sert de moteur à l’histoire. Seulement, l’antagoniste n’est pas forcément le « méchant », la personne avec qui le protagoniste se bat physiquement : dans le cas d’une romance ou même d’un buddy-movie, l’antagoniste principal va être, en fait, le second protagoniste [5].

Dans ce cas précis, il ne me paraît pas du tout absurde de considérer que Morgue est la véritable antagoniste de cette histoire. De fait, l’intrigue est surtout alimentée par la relation (plus ou moins conflictuelle) entre elle et Cassandra ; les « méchants » décrits ci-dessus servent plus de péripéties secondaires que d’antagonistes majeurs [6]. La vraie tension au niveau du scénario n’est pas tant de savoir si la narratrice va se sortir vivante de ses différentes fusillades (après tout, si elle peut raconter l’histoire, c’est qu’il y a des chances qu’elle soit encore en vie) mais de savoir si elle va faire un choix entre la « vie normale » et le « monde surnaturel » (ou, si on se focalise sur l’aspect romantique, de savoir si Morgue et Cassandra vont coucher ensemble, mais je ne pense pas que ce soit le plus important).

Au moment de l’écriture, j’avais envisagé de faire de cette histoire une histoire de transformation en vampire, un peu à la façon des Chroniques des vampires, mais en plus léger (Cassandra, la narratrice, ne voyant pas ça — en tout cas pour l’instant — comme une malédiction mais comme un truc cool). Au final, Cassandra reste une humaine (là encore, pour l’instant), mais l’essentiel des éléments thématiques qu’induisaient une transformation vampiriques sont là. À la fin du récit, Cassandra n’est pas devenue une vampire, mais elle n’est plus, non plus, une simple mortelle.

une petite conclusion

Voilà, j’espère que cette espèce d’« analyse » aura intéressé quelques personnes. Je voudrais tout de même préciser quelque chose : j’écris ces lignes environ trois ans après l’écriture du manuscrit original. C’est donc dans un esprit de relecture à froid : je ne sais pas si c’est vraiment ce que j’avais en tête quand j’écrivais dans mon calepin [7]. Par ailleurs, je ne pense pas qu’avoir écrit une œuvre place forcément dans une bonne position pour l’analyser, même sommairement ; et je ne pense pas non plus que « la critique est facile, mais l’art est difficile » : il s’agit de deux choses distinctes et je n’excelle pas vraiment dans l’analyse de textes.

Tout ça pour dire que, dans cette petite série d’articles, il n’y a pas l’idée de donner « la vraie signification » de l’œuvre sous le prétexte que j’en serais l’auteure ; juste de faire un petit exercice de rétrospective que je trouve intéressant au moins pour moi (et peut-être pour d’autres).

notes

[1Même si on pourrait estimer que c’est le personnage de George Clooney qui joue, d’une certaine façon, le rôle de l’« antagoniste ».

[2Oui, je pense qu’on peut ranger Star Wars dans la fantasy. C’est dans l’espace, d’accord, mais c’est typiquement une histoire de fantasy. De toute façon, ils se battent à l’épée, donc c’est de la fantasy. CQFD.

[3Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) a une structure un peu particulière, puisque si l’on suit une même protagnoniste tout du long, le roman est divisé en trois épisodes relativement indépendants. La même analyse ne pourrait pas, notamment, être appliquée à la troisième partie, où les antagonistes ont des personnalités et des motivations plus clairement définies.

[4Même si, je l’admets, c’est toujours un passage un peu laborieux de l’écriture.

[5D’où ma première note de bas de page sur Gravity.

[6Je pense d’ailleurs que c’est un schéma au final relativement commun dans ce sous-genre précis de la fantasy (la fantasy urbaine, et plus précisément la bitlit, même si je n’aime pas trop ce terme), qui contient moins de grands méchants qui sont en train d’asservir le monde, et plus, soit de romance, soit en tout cas de rapports un peu compliqués entre personnages qui ne savent pas toujours sur quel pied danser.

[7Pour l’anecdote, « Pour une poignée d’hormones » est un des rares textes que j’ai écrits à la main et pas à l’ordinateur. Comment ça, tout le monde s’en fiche ?